Extrait

DMITRI : Pendant ces deux derniers mois, j’ai senti en moi un homme nouveau, un homme nouveau est ressuscité en moi ! Il était enfermé, et il ne serait jamais paru, sans ce coup de tonnerre.
Tu ne croiras pas, Aliocha, à quel point je veux vivre maintenant, quelle soif d’exister et d’avoir conscience est née en moi justement entre ces murs décrépis !
Tu vois, avant, tous ces doutes, je ne les avais pas du tout, mais ils étaient enfouis en moi. C’est justement à cause de ça, peut-être bien, qu’il y avait des idées, là, inconnues qui bouillonnaient, que je faisais la noce, je me battais, que j’étais possédé.
Notre frère Ivan, il cache une idée. Moi, Dieu me torture. Et lui, alors, non ? Si Dieu n’existe pas, l’homme est chef de la terre, de toute la création. Magnifique ! Seulement, comment il peut être vertueux, sans Dieu ? Question.
Moi, c’est toujours ça. Parce que, qui est-ce donc qu’il aime l’homme, je veux dire ? Qui est-ce qu’il remerciera, à qui il le chantera, son hymne ? Y’en a qui rigolent.  Y’en a qui disent que sans Dieu aussi on peut aimer l’humanité ! Ils ne comprennent pas ça, eux, tout ce qu’ils veulent, c’est bâtir un immeuble et le mettre en location, moi, je n’arrive pas à comprendre.
Maintenant, je n’ai pas peur, avant j’avais peur. Tu sais, si ça se trouve, je ne répondrai rien pendant le procès… Et je crois que j’ai assez de force maintenant, je dominerai tout, toutes les souffrances, juste pour me dire, pour me répéter à chaque instant : je suis ! Dans des milliers de souffrances - je suis, je me tords dans la torture - mais je suis !

ACTE V - SCENE 5

LES FRERES KARAMAZOV
Traduction : André Markowicz
Adaptation : Sophie-Iris Aguettant, Olivier Fenoy, Cécile Maudet, Bastien Ossart