Intention


par Olivier Fenoy

Fanal au milieu de mes brumes et de mes nuits depuis bientôt cinquante ans, ma toute première rencontre avec ce géant, avec ce vrai prophète qu'est Dostoïevski eut lieu alors que je n'avais pas vingt ans.

Apprenti comédien habité par la fl amme de la passion et en quête de réponses quant au vrai et au faux dans l’art, j’étais alors tout en même temps hanté par le vide et l’absurde. Toutes les questions existentielles que peut se poser un Ivan Karamazov se bagarraient en moi sans qu’il y ait trop d’issue. Aussi, lorsque répétant «Crime et Châtiment» sur le plateau de la Comédie Française, je découvris jusqu’où Dostoïevski pouvait scruter les crevasses du mal, ma première impression ne manqua pas d’être l’effroi, un effroi qui ne devait pas tarder à se muer en fascination. Assis dans la salle un peu à l’écart des autres élèves retenus tout comme moi pour être de cette création, je ne voulais rien perdre de ce que Michel Vitold, metteur en scène, pouvait indiquer à Robert Hirsch (Raskolnikov), Louis Seigner (Porphir) et à la pléiade des grands du métier qui tous m’impressionnaient à commencer par Danièle Ajoret qui incarnait Sonia. Par eux, je commençais de nommer que derrière chacun de ces personnages aussi noirs fussent-ils, se cachait un mystère. Intrigué, une fois rentré chez moi, je me ruais sur l’oeuvre elle-même, dévorant successivement «Crime et Châtiment», «l’Idiot» et «Les frères Karamazov».

Cependant, comme les mois passaient et qu’il nous était demandé de devoir assister à l’ensemble des répétitions des heures durant sans avoir grand-chose d’autre à faire qu’à écouter, un trouble me gagna. Contredisant à mon sens Dostoïevski, Vitold me semblait n’interpeller les comédiens qu’au niveau extérieur de leur humanité, autrement dit, aux niveaux épidermique, affectif, cérébral et psychologique, en bref, qu’au niveau de leur «moi» et jamais, jamais, au niveau de leur être profond, au niveau de cette identité première, ontologique et la plupart du temps enkystée en nous-mêmes qui en appelle à la conscience et exige pour se révéler, qu’ayant traversé nos propres méandres, on sache se reconnaître en toute vérité, fondamentalement pauvre.

Car tel est le tout premier des grands enseignements de Dostoïevski, ce en quoi il est prophète et peut dire en toute certitude que la Beauté sauvera le monde. Mettant en scène des êtres déchus, le criminel, la prostituée, le débauché caractériel ou le bouffon, il nous demande d’explorer l’abîme de notre moi et par cette introspection, ce «réalisme au sens supérieur» selon son expression, il nous conduit par la traversée de tous les purgatoires de nos passions, l’enfer des vices et tous les degrés de la souffrance humaine, aux portes de la déréliction salvatrice, celle qui fait dire à l’homme brisé, «des profondeurs, je crie vers toi» et lui donne de communier au mystère de Gethsémani.

Alors on peut commencer de comprendre qu'au lieu de situer Dieu "au ciel" comme en dehors du réel, le premier fruit de cette traversée, de cette connaissance expérimentale chez Dostoïevski soit la contemplation de l'abîme divin dans l'homme, ce que de toute évidence Michel Vitold n'avait pas su ou voulu entrevoir.

Cette prise de conscience devait être pour moi une expérience majeure. Me demandant de faire l'effort quotidien de m'en tenir au réel, elle devait m'apprendre à fuir toute connaissance théorique et, par un acte de volonté et de foi né de cet agenouillement, me faire appréhender comme unique réponse au non-être le "sors des limites de ton propre moi" de St Augustin jusqu'à pouvoir dire en s'ordonnant à l'autre et non plus à soi-même "Tu es, donc je suis".
Telle est sans aucun doute possible la clef de toute l'oeuvre de Dostoïevski, celle qui nous permet d'admettre l'évidence en nous-mêmes du "tous coupables pour tout et pour tous" qui, chez lui, revient comme un leitmotiv. Bien plus qu'en chacun de ses héros, il en porte témoignage. Il se dit "compté parmi les malfaiteurs" jusqu'à nous donner de comprendre dans notre chair que c'est cette culpabilité même qu'il s'agit de lâcher, ou mieux encore, d'offrir, pour se libérer de l'orgueil et de toutes les formes de vanité du "moi".
Alors, mais alors seulement, "n'ayant d'autre guide que le visage du Christ qu'il a une fois pour toutes vu et aimé pour toujours", on pourra reconnaître avec Ivanov que "dès qu'il voit la lumière, Dostoïevski proclame à haute voix qu'il l'a vue" et qu'en cela, triomphant de l'enfer du doute qui le harcèle, par un mouvement d'abnégation comme indépendant de sa volonté propre, il se laisse voir tel qu'en lui-même, marqué des stigmates de ses fautes et tout ensemble icône vivante à son insu de Celui qu'il a rencontré.
Mystère de transfiguration auquel tout homme est appelé...
Source d'espérance pour chacun d'entre nous, qui m'a donné d'entendre en ces instants d'éternité, la parole de Ponce Pilate présentant Jésus défiguré à la foule des juifs, comme adressé à Dostoïevski : "Ecce homo".

Là s'origine la mystique de Dostoïevski de la Terre Russe tout ensemble labourée par la Grâce et ravinée par les démons.
Une fois admis que Dimitri, Ivan, et Aliocha, mais aussi Smerdiakov, le bâtard, symbolisent de l'aveu même de Dostoïevski, la Russie, la Sainte Russie messianique en combat avec elle-même, là s'origine la mystique des "Frères Karamazov".
Car, bien plus que de savoir qui a tué le père, il s'agit d'un combat, d'une lutte de Titan de chacun avec lui-même et avec le démon qui l'habite, qu'il s'agisse de Lucifer, l'esprit des ténèbres lumineuses qui susurre à l'oreille d'Ivan : "Transcende-toi toi-même" ou encore de son double, Ariman, le diable de la déchéance et de la putréfaction, auquel par sa fidélité à la Terre Mère Dimitri finira par échapper en acceptant la traversée de la souffrance tandis que Smerdiakov, lui, succombe et que Fiodor Pavlovitch en est dès l'origine l'esclave lamentable.

Ce même combat qui demande à chacun d'entre nous d'accepter ou de refuser cette déréliction salvatrice, et par là de faire sienne ou non la conscience humble du "tous coupables", composante verticale et horizontale d'une même croix, Aliocha ne s'y soustrait pas. Comme chacun des héros de Dostoïevski, il en souffre les affres, mais à la grande différence de ses frères, il ne s'y laisse pas enfermer. Tout au contraire, pour avoir su écouter et voir dès l'enfance, quitte à passer pour un naïf, il garde son coeur ouvert et tout naturellement, incapable de s'occuper de lui-même, prend sur lui la souffrance d'autrui. Sa Grâce ? Il se sait pauvre sans même pouvoir imaginer qu'il puisse en être autrement... et c'est sans doute cette pauvreté qui lui donne de traverser en une nuit la grande éclipse de sens qui soudain le foudroie.

Esprit puissant s'étant attelé à disséquer et commenter l'oeuvre de Dostoïevski, Viatcheslav Ivanov a écrit : "Tout comme Turner a créé les brouillards de Londres, Dostoïevski a découvert, il a révélé et revêtu d'une forme réalisée ce qui n'avait pas encore été élucidé : l'infinie complexité, la multitude de strates ou de significations de l'homme contemporain ou plutôt de l'homme éternel... Guide ténébreux et lucide dans le labyrinthe spirituel de notre âme... il a posé à l'avenir des questions que nul n'avait posées avant lui et a murmuré des réponses à des questions encore incompréhensibles. Grâce à son intuition artistique, il a vu s'ouvrir devant lui les impulsions les plus secrètes, les méandres et les abîmes les plus cachés de la personne humaine... Voilà pourquoi le roman, sous sa plume, devient une tragédie".

Une tragédie dont Dostoïevski a rendu témoignage tout autant par son oeuvre que par sa vie et que nous avons voulu mettre en scène à travers "les Frères Karamazov", en en privilégiant le caractère prophétique pour notre temps.